Des objectifs similaires, des solutions divergentes
Date:
15 mai 2024
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Y-net a rapporté le 9 mai dernier que l'armée israélienne avait achevé la construction de quatre avant-postes militaires permanents le long de Netzarim afin de fournir des lieux de repos aux centaines de soldats qui supervisent la construction du nouveau port par l'armée américaine. Deux grands mâts ont été ajoutés à ces sites pour les communications opérationnelles, en plus de dizaines de dispositifs de collecte d'informations, de surveillance et d'imagerie qui sont gérés 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 à partir d'une salle d'opérations. Le site web a indiqué également que l'armée travaillait à compléter les grands itinéraires de transit par des dispositifs d'inspection à distance, notamment des caméras dotées d'une technologie de reconnaissance faciale[1].

Cette information rappelle forcément les bases et les camps militaires israéliens dont plus de 64 sont disséminés en Cisjordanie[2]. Ce sont à la fois des points d'appui pour les activités opérationnelles de l’armée et des barrages ou checkpoints pour les Palestiniens, comme celui de Hawwara sur la route entre Naplouse et Ramallah, ou de Salem au nord-ouest de Jénine, ou encore d'Ofer entre Ramallah et Jérusalem, pour ne citer que quelques-uns.

Les observateurs de la guerre en cours dans la bande de Gaza peuvent remarquer une ressemblance frappante entre les personnalités de l'actuel Premier ministre Benjamin Netanyahu et celle de l'ancien Premier ministre Ariel Sharon, qui ont tous deux dirigé Israël à différentes époques, et cette ressemblance semble s'étendre non seulement à l'approche militaire, mais aussi aux objectifs politiques de l'État colonial. Cet article vise à comparer l'opération « Barrière défensive »[3] en Cisjordanie en 2002 avec la guerre actuelle dans la bande de Gaza en termes d'efforts déployés pour garantir la liberté de mener des opérations militaires dans les zones palestiniennes. Pendant l’intifada d’Al-Aqsa,  Israël cherchait à remplacer la direction palestinienne par une autre, et il cherche à présent une solution pour la gestion de la bande de Gaza à la place du Hamas.

Des objectifs similaires

L'opération « Park » est un attentat perpétré par Abdel Basset Odeh, un jeune homme de Tulkarm, qui s'est fait exploser à l'intérieur de l'hôtel Park à Netanya, à l'ouest de Tulkarm, tuant une trentaine d'Israéliens et en blessant 146 autres pendant les célébrations de la Pâque juive. En réponse, le Premier ministre israélien Sharon a lancé en 2002 l'opération « Mur défensif », qui a duré près de 70 jours, avec pour objectif la destruction des infrastructures des différentes organisations et factions palestiniennes, et de l'Autorité palestinienne elle-même. Cependant, selon les journalistes israéliens Ofer Shelah et Rafif Drucker, dans leur livre בומרנג (Boomerang / The Bouncing Arrow)[4], son principal objectif était d’imposer le principe de la liberté d'action de l'armée israélienne dans les zones classées  A, c'est-à-dire de les rendre accessibles à l'armée à tout moment afin de faire cesser les attaques des fedayin  et d'éliminer les bastions de la résistance.

Cependant, malgré le succès relatif de Sharon dans la réalisation de ses objectifs au cours de l'opération « Mur de défense » et les concessions obtenues de l'Autorité palestinienne, de nouvelles formes de confrontation sont apparues quelques années plus tard. Elles étaient menées par des formations affiliées ou non à des organisations existantes en Cisjordanie, toutes très affaiblies en raison de la construction du mur de séparation et des campagnes sécuritaires israéliennes comme « Rapid Response Battalion » à Tulkarm et « Jenin Battalion » dans le camp de Jénine.

Des accords restrictifs pour sortir des crises

L'arrivée au pouvoir de Mahmoud Abbas, avec son mot d’ordre « pas de militarisation de l'Intifada », et l'adoption de la  « séparation unilatérale » par Ariel Sharon ont été des facteurs majeurs de l'essoufflement de la deuxième intifada (l’intifada d’Al-Aqsa).

Le sommet du Quartet qui s'est tenu à Charm el-Cheikh le 8 février 2005 a marqué une étape importante dans l'histoire du conflit israélo-palestinien, au cours de laquelle les deux parties ont déclaré leur engagement à mettre fin aux « actes de violence ».

Sharon a, sans surprise, lié la cessation des opérations militaires israéliennes à l’arrêt de tous les actes de résistance. Il a également souligné que la cessation de ce qu'il a décrit comme de la « violence » devait être permanente, et a appelé l'Autorité palestinienne à prendre des mesures contre le « terrorisme » : « Nous déclarons ici aujourd'hui que la violence ne gagnera pas et que nous ne permettrons pas à la violence de tuer l'espoir. Nous devons tous nous engager à ne pas nous contenter d'une pause temporaire et à ne pas permettre à la violence de refaire surface. Nous devons travailler ensemble avec détermination pour démanteler l'infrastructure du terrorisme, le désarmer et l’anéantir une fois pour toutes, car c'est la destruction du terrorisme et de la violence qui construira la paix »[5].

Selon l'Autorité palestinienne, cet accord était un premier pas vers la mise en œuvre de la feuille de route américaine. Dans son discours, le président Abbas l’a clairement dit, soulignant l'importance de cette étape pour parvenir à la paix et à la stabilité dans la région : « Le calme que nos pays vont connaître à partir d'aujourd'hui est le début d'une nouvelle ère, le début de la paix et de l'espoir. Ce que nous avons annoncé aujourd'hui ne représente pas seulement la mise en œuvre des premières dispositions de la Feuille de route [...] il s'agit également d'une étape importante qui offre une nouvelle opportunité au processus de paix de reprendre son cours et son élan, et aux peuples palestinien et israélien de retrouver l'espoir de parvenir à la paix... »[6].

En outre, l'Autorité palestinienne a signé le 15 novembre 2005 un accord avec Israël, connu sous le nom d’« accord sur les points de passage », qui visait à réglementer le trafic à destination et en provenance des territoires palestiniens par des points de passage spécifiés, dont le plus important est celui de Rafah entre la bande de Gaza et l'Égypte.

Une même vision dans des circonstances différentes

Vingt-quatre ans plus tard, le 7 octobre, l'attaque surprise du Hamas, connue sous le nom de « Déluge d'Al-Aqsa », contre les « colonies de l'enveloppe de Gaza » a fourni à l'actuel Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, un alibi pour à lancer une campagne militaire de grande envergure contre la bande de Gaza, qui se poursuit encore à l'heure où nous écrivons ces lignes. Il semble que les objectifs d'Israël aujourd'hui ne se limitent pas à la destruction des capacités de la résistance et à la libération des otages israéliens, comme cela a été déclaré à maintes reprises, mais qu'ils consistent également à garantir à l’armée israélienne une totale liberté d'’action dans la bande de Gaza.

Cela a été mis en évidence par le corridor de Nitzarim, qui est devenu l'un des points stratégiques les plus importants de la bande de Gaza. Ce corridor la divise en deux parties, sur plus de 6 kilomètres. Il a été établi au cours des premières semaines de l’invasion israélienne pour contrôler l’ensemble de l’enclave et superviser les opérations militaires. Il comprend plusieurs petites bases militaires qui servent à surveiller de près les mouvements de la population.

En fait, l'idée du corridor n'était pas nouvelle ; en 1971, Ariel Sharon, alors commandant du district sud d'Israël, a présenté un plan connu sous le nom de « plan des cinq doigts », qui visait à désarticuler la bande de Gaza avec des blocs de colonies juives et à la rendre ainsi plus facile à contrôler. Il s’agissait pour l’essentiel de séparer la ville de Gaza, qui abritait une grande partie de la population, du reste de la bande[7].

Israël n'a pas caché la possibilité de réoccuper l'axe « Philadelphia » pour reprendre le contrôle de la zone frontalière entre la bande de Gaza et l'Égypte. Cet axe est d’une importance stratégique majeure pour Israël car il lui permet d’empêcher l’entrée d'armes et de produits de contrebande dans la bande de Gaza. Il s’efforcera de la contrôler, que ce soit par des moyens militaires ou par des technologies avancées.

Des conditions impossibles avant le cessez-le-feu

Netanyahou a posé une série de conditions pour parvenir à un accord de cessez-le-feu. Il estime que la priorité absolue est la destruction totale du Hamas, de façon à ce qu’il ne puisse plus jamais exercer le pouvoir à Gaza - et plusieurs pays occidentaux le soutiennent dans cet objectif, notamment les Etats-Unis, le Royaume-Uni, la France et l'Allemagne.

La deuxième condition est de faire de Gaza une zone démilitarisée, afin de garantir qu'elle ne soit plus utilisée comme base pour le lancement d’opérations militaires des contre Israël, ce qui semble nécessiter l'établissement d'une ceinture de sécurité temporaire autour de Gaza.

La troisième condition, délirante, est le remodelage de la culture palestinienne, à travers les écoles et les mosquées, dans un sens favorable à la paix avec Israël.  Ce qui implique, selon Netanyahu, l’émergence d’une société civile palestinienne hostile au « terrorisme » …

Netanyahu n'a évidemment rien dit des agissements des bandes de colons disséminées en Cisjordanie et dans les territoires occupés en 1948, soutenues par des organisations et des associations légales, et qui cherchent à expulser les Palestiniens de leur pays par des actes de violence planifiés. Il n’a pas non plus évoqué les écoles religieuses juives qui inculquent à leurs élèves une culture coloniale et raciste, comme les gangs de « Faire payer », les Filles de Daniela, la Société Lahava et d'autres.

Une idée pour une crise renouvelée

Lors d'une réunion du cabinet le 23 février 2024, Netanyahou a présenté pour la première fois une vision plus ou moins structurée de l’avenir de Gaza. Selon lui, Israël y assumerait après la guerre les tâches sécuritaires, tout en transférant l'administration civile à des « fonctionnaires locaux ayant une expérience administrative »[8]. Or il semblerait, ainsi que l’a rapporté Haaretz, le 7 mai 2024, qu'une société de sécurité privée américaine prendrait en charge la gestion du poste frontière de Rafah avec l'Égypte. Selon le journal, cette société serait chargée d'exploiter le point de passage en contrôlant les marchandises arrivant à Gaza en provenance d'Égypte. Israël et les États-Unis fourniraient une assistance à la société en cas de besoin[9].  

Enfin, un point de divergence

Notons qu’en dépit des nombreuses similitudes, du côté israélien, entre les deux périodes évoquées, celle de Sharon et celle de Netanyahu, il existe une différence fondamentale entre elles quant aux Palestiniens. L'Autorité palestinienne était militairement faible en 2002, mais elle jouissait d'une légitimité internationale. C'est pourquoi Israël a principalement cherché, dans le cadre de leurs relations bilatérales, à la dépouiller de son pouvoir politique. Le Hamas, lui, dispose d'une force militaire consistante, mais ne jouit d'aucune légitimité internationale, ce qui constitue un défi pour Israël. Tout accord avec lui constituerait en effet une reconnaissance indirecte de sa légitimité. Certes, personne n’est en mesure de prévoir ce qui adviendra, mais les développements actuels pourraient accroître les pressions internationales sur Israël et, si elles sont correctement exploitées, bénéficier aux Palestiniens.

 

[1] Yoav Zeitoun, « Daily Hamas fire, 4 permanent outposts, preparations for extreme scenarios : The New Reality in the Netzer Corridor », Yediot Aharonot, 9/5/2024.

[2] « IDF camps in the West Bank », Wafa News Agency.

[3] Nom donné par Israël à l'invasion de la Cisjordanie en 2002.

[4] Raviv Drucker et Ofer Shelah,  Boomerang : Leadership Failure in the Second Intifada, Keter, 2005.

[5] « Speech by Israeli Prime Minister Ariel Sharon at the Sharm el-Sheikh Summit, 8 February 2005 », Journal of Palestine Studies, Vol. 16, No. 62 (Spring 2005), p. 186.

[6] « Speech by President Mahmoud Abbas at the Sharm el-Sheikh Summit announcing a Palestinian-Israeli agreement to stop violence against both peoples, Sharm el-Sheikh, 8 February 2005 », Journal of Palestine Studies, Vol. 16, No. 62 (Spring 2005), p. 177.

[7] Hanan Greenwood, « “The Day After” is here : C'est ainsi que l’armée israélienne définit les faits dans la bande de Gaza », Israel Hayom, 21 mars 2024.

[8] Barak Ravid, « The Day After Document : Netanyahou n'exclut pas l'implication de l'AP à Gaza », Walla, 23/2/2024.

[9] Yaniv Kubovich, « Israel committed to limit the fighting to the Rafah crossing at this stage, and will transfer control of the place to an American security company », Haaretz, 7/5/2024.

À propos de l’auteur: 

Yasser Manna : Étudiant en master dans le programme d'études israéliennes à l'université de Birzeit.

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