Comment six mois de guerre contre Gaza ont changé le paysage intérieur d'Israël
Date:
8 avril 2024
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La situation en Israël, six mois après la guerre contre Gaza, est complexe car elle est liée à de nombreux facteurs internes et externes. Toutefois, l'aspect le plus important de ce tableau est le choc profond que l'attaque du Hamas du 7 octobre a provoqué dans la conscience israélienne, les craintes qu'elle a suscitées chez les Israéliens quant à leur existence dans cette région, et les doutes sérieux qu'elle a fait naître quant à la capacité de leurs dirigeants politiques et militaires à protéger et à défendre leur sécurité.

En suivant les articles publiés par les médias israéliens, les sites web et les études publiées par les groupes de réflexion israéliens, il est possible de mettre en évidence les aspects les plus importants de l'impact en Israël de la guerre de Gaza :

1- Le consensus israélien sur la guerre n'a pas diminué, même après six mois. Le soutien de l'opinion publique à la poursuite de la guerre ne s'est pas érodé ou n'a pas diminué, malgré le fait qu'une majorité d'Israéliens, estimée à 62 %, soit mécontente des résultats de la guerre jusqu'à présent[1]. Paradoxalement, ce consensus israélien sur la guerre s'accompagne d'une méfiance croissante de l'opinion publique à l'égard de ses dirigeants, tant politiques que militaires, en particulier du gouvernement actuel qui mène la guerre et de son chef, Benjamin Netanyahu, qui leur a promis une « victoire absolue » qui, aujourd'hui, six mois plus tard, semble inaccessible[2]. Bien que les Israéliens se rendent majoritairement compte que le désir de Netanyahou de prolonger la guerre est dû à des intérêts personnels, à son désir de rester au pouvoir et à sa peur de devoir rendre des comptes, ils continuent à soutenir sa politique de poursuite de la guerre, la plus grande preuve en étant leur approbation de la participation de leurs enfants aux combats. Selon la correspondante de Haaretz dans les territoires occupés, Amira Hass, cela est dû à une conviction israélienne, renforcée après l'attaque surprise du 7 octobre, selon laquelle « toute aspiration qu'ils [les Palestiniens] ont à un petit État souverain à côté d'Israël doit être rejetée, de même que la reconnaissance par Israël de sa responsabilité dans leur expulsion en 1948, le retour des réfugiés et l'égalité de tous entre la mer et le fleuve »[3].

2- L'indifférence du public israélien face aux atrocités commises dans la bande de Gaza, qu'il s'agisse du nombre considérable d'enfants palestiniens tués, de la destruction massive de l’infrastructure urbaine ou du spectre de la famine qui menace la populaion. Curieusement, les Israéliens ne craignent pas de nouveaux massacres si leurs forces terrestres pénètrent dans Rafah.

Cela s'explique en partie par le fait que l'opinion publique israélienne croit ce que lui disent les autorités : sans l'assaut de Rafah, le Hamas ne sera pas complètement éliminé militairement et politiquement, le premier objectif de la guerre. A la confusion de la position officielle sur Rafah en particulier s'ajoute la divergence entre les anciens chefs de l’armée, dont beaucoup sont devenus des analystes militaires : ceux qui soutiennent l'opération terrestre à Rafah et la considèrent nécessaire pour atteindre les objectifs de la guerre, et ceux qui mettent en garde contre elle et pensent que l'action militaire seule ne peut pas conduire à la libération des prisonniers et ne résoudra pas la question de l’autorité du Hamas à Gaza[4].

La deuxième raison de l'indifférence des Israéliens, six mois après la guerre, à l’égard horreurs qu'ils infligent aux Palestiniens, est due au désir de vengeance qui, selon le commentateur politique du Haaretz Gideon Levy, a réveillé en eux « la soif de sang et le sadisme »[5].

3- Une polarisation accrue de l'opinion publique israélienne :

a) Entre laïcs et religieux, en raison de la demande du public laïc de voir les religieux participer à l'effort de guerre, et de la nécessité d'une nouvelle loi sur la conscription qui n'exempte plus les élèves des écoles religieuses du service obligatoire dans l'armée. La pénurie de soldats rend nécessaire davantage de mobilisation de réservistes, surtout que la guerre pourrait se poursuivre assez longtemps. Cela a conduit les partis religieux haredi au sein du gouvernement à menacer de démissionner si un projet de loi exigeant la conscription des élèves des écoles religieuses était adopté, et le grand rabbin du parti Shas a menacé dans cette éventualité d'émigrer d'Israël avec ses disciples. Tout cela se déroule dans une atmosphère où se multiplient les accusations de trahison.

b) Les divisions croissantes sur la question de la libération des prisonniers du Hamas : d’un côté les partisans du gouvernement, mobilisés par les porte-parole du Premier ministre, qui accusent les familles des prisonniers de compromettre les résultats de la guerre en exigeant comme priorité la libération de leurs fils, et de l’autre côté ces familles qui appartiennent à divers segments de l'opinion publique, qui accusent, elles, le gouvernement d'atermoiement, réclament qu'un accord d'échange de prisonniers soit conclu dès que possible et considèrent que le recours à la pression militaire met en danger la vie des prisonniers.

c) L'exacerbation des divisions entre l'extrême droite raciste, qui a vu dans la guerre une occasion de réaliser ses rêves de retour à la colonisation dans la bande de Gaza et de déportation forcée des Palestiniens (et avec elle les colons juifs de Cisjordanie qui exploitent l'état de guerre pour agresser les Palestiniens) et les partis du centre et de gauche qui exigent la démission du gouvernement responsable de l'échec de la campagne militaire et la fixation d'une date pour de nouvelles élections[6].

d) Le retour des manifestations de rue contre le gouvernement de Netanyahou, même si elles n’ont pas l’ampleur de celles d’avant-guerre. Les manifestants réclament sa démission alors qu’il tient les organisateurs des précédentes manifestations pour responsables de l'affaiblissement d'Israël et les accusent d'atteinte à l'unité nationale et d’avoir encouragé les ennemis d'Israël, tels que le Hamas, à l'attaquer.

e) La prédominance du discours officiel dans le public israélien, qui ne regarde et n'entend que ce que les médias israéliens diffusent, et qui approuve le discours des porte-parole de Netanyahou contre quiconque s'oppose à sa politique.

Tout cela suggère qu'Israël est entré dans une phase électorale non déclarée, avec une exploitation politique à outrance de la guerre contre Gaza et de féroces campagnes d'intimidation. Et tout cela brouille le paysage aux yeux du citoyen israélien d’autant plus que les responsables tentent d'échapper à l'obligation de rendre des comptes et ne parviennent pas à expliquer leur incapacité jusqu’à ce jour à atteindre les objectifs de la guerre, tout en multipliant des promesses trompeuses qui seront tôt ou tard grandement démenties.

Si l'on ajoute à cela la question des personnes déplacées du nord d'Israël en raison des affrontements avec le Hezbollah, les craintes croissantes d'une réponse violente de l'Iran à la récente attaque israélienne contre son consulat à Damas, la crise des relations avec les États-Unis, le changement de ton en Occident et le fait que la guerre se poursuit sans perspectives claires, tout cela place le public israélien dans un état d'anxiété et d'incertitude quant à l'avenir.

 

[1] « Maariv Poll : 62% des Israéliens sont mécontents des résultats de la guerre d'Israël contre le Hamas dans la bande de Gaza », Selection from Hebrew Press, n° 4302, 7 avril 2024.

[2] Isaac Brek, « L’illusion d’une victoire absolu : le plus grand mensonge de l'histoire de l'armée et d'Israël », Ibid., n° 4299, 4/4/2024.

[3] Amira Haas, « Thousands of Israelis still choose to participate in the massacre in Gaza », Ibid., n° 4296, 31/3/2024.

[4] Eitan Ben Eliyahu, « Nous devons relier les points : Rafah n'est pas tout », Ibid., n° 4298, 3/4/2024.

[5] Gideon Levy, « The first half year of the war has brought bloodthirst and sadism out into the open », Ibid., n° 4302, 7 avril 2024, 7/4/2024.

[6] Ben Kasbet, « Un semestre après, les membres du gang responsable du plus grand fiasco de notre histoire sont toujours en poste », Ibid., n° 4302, 7/4/2024.

À propos de l’auteur: 

Randa Haidar est la rédactrice en chef de « Selection from Hebrew press », une publication quotidienne de l'Institut des études palestiniennes.

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