Une autre guerre se déroule dans les prisons : comment les prisonniers vivent-ils le « Déluge d’Al-Aqsa » ?
Date:
26 octobre 2023
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La nouvelle de la mort du prisonnier Omar Daraghmeh, 58 ans, dans la prison de Megiddo le soir du 23 octobre, était d’autant plus choquante que la commission chargée des affaires des prisonniers, aussi bien que le Club des prisonniers palestiniens, avaient indiqué que Daraghmeh venait de comparaître devant le tribunal le matin même, et qu’il était en bonne santé. Le service pénitentiaire israélien a affirmé pour sa part que le prisonnier avait eu un problème de santé pour lequel il avait reçu les soins appropriés. La vérité est loin d’être établie, et les doutes sont permis. Daraghmeh avait été placé en détention administrative le 9 octobre, autrement dit deux jours après l’opération « Déluge d’Al-Aqsa ». On est en droit de se demander comment est mort le prisonnier, et ce qui se passe dans les prisons depuis le début de l’opération.

Dès le matin du 7 octobre 2023, la vie des prisonniers palestiniens connaissait un changement radical, avec deux perspectives qui dominaient le paysage. La première, celle d’un possible échange de prisonniers se profilait à l’horizon. On imagine la joie débordante des prisonniers à l’idée d’une liberté plus proche que jamais. La deuxième perspective est plus sombre. C’est celle de la mise en branle de l’appareil de répression israélienne pour se venger de tous les prisonniers. Depuis l’annonce par le gouvernement de l’état de guerre, et conformément aux règlements d’exception de 1945 hérités du mandat britannique, le contrôle des prisons est passé directement du « Shabas », le service pénitentiaire civil, à l’autorité militaire de l’occupation. C’est ainsi que les familles des prisonniers et prisonnières oscillent entre espérance et souffrance. (Ndlr : on compte depuis le 7 octobre et jusqu’au 20 novembre six morts suspectes en prison).

Les prisons reproduisent le modèle de la tristement célèbre prison d’Abou Ghraib

Le rythme des arrestations après le 7 octobre s’est accéléré pour atteindre le chiffre record de 2920 à la date du 20 novembre, selon le Club des prisonniers palestiniens. La totalité de la population carcérale à cette date est estimée à 7000 prisonniers. Les récentes arrestations touchent divers profils: la première catégorie est celle des Palestiniens des territoires occupés, principalement la Cisjordanie, mais également Jérusalem-Est, la deuxième est celle des ouvriers de Gaza qui avaient été autorisés à venir travailler en Israël, qui y sont bloqués depuis les événements du 7 octobre, et sont désormais considérés par le ministre de la Défense, Yoav Gallant, comme des « combattants illégaux », contrairement au droit international humanitaire pour lequel ils sont des « prisonniers de guerre », enfin la troisième catégorie est celle que l’on désigne par les Arabes de « l’intérieur », ceux de 1948, qui ont la nationalité israélienne et qui peuvent cependant être arrêtés pour « incitation à la haine sur les réseaux sociaux » ou « sympathie envers des groupes terroristes ».

Pour Qaddoura Fares, président de la commission des affaires des prisonniers, l’objectif principal de toutes ces arrestations est la vengeance, destinée à faire payer au peuple palestinien dans son ensemble l’opération du 7 octobre, ainsi qu’à amortir la colère de la société israélienne.

De ce fait, tous les prisonniers sont systématiquement affamés et assoiffés. L’eau et l’électricité sont coupées. Les agressions physiques directes s’intensifient. Les geôliers et officiers utilisent des bâtons pour frapper les prisonniers, avec pour résultat des fractures de membres, des visages méconnaissables tant les traits sont tuméfiés. Les agressions sont accompagnées d’insultes, de grossièretés, d’humiliations diverses. Les prisonniers sont menottés dans le dos, de la manière la plus serrée possible pour infliger la plus grande douleur physique, et laisser une trace visible. Sans compter les fouilles en public de prisonniers dévêtus, et la proximité constante des soldats et officiers armés dans les cours et les divers espaces, avec le risque accru d’assassinats et de liquidation physique.

Le 23 octobre les autorités israéliennes ont émis un ordre visant à durcir davantage les conditions de détention administrative (Ndlr : « Une détention sans inculpation ni procès et qui peut être reconduite indéfiniment, et dont l’utilisation était déjà à son niveau le plus haut de ces 20 dernières années », selon Amnesty International). La garde à vues, avant tout mandat de détention préventive, est prolongée de 72 heures à 6 jours. La période qui s’écoule avant une première confirmation de l’arrestation passe également de 8 à 12 jours.

« Nous avons le droit de savoir quel sort est réservé à nos proches », dit Iman Nafe’, épouse de Nael Al-Barghouti, en prison depuis 43 ans, « nous avons le droit d’avoir des nouvelles, mais depuis le début de la guerre nous ne savons rien, et les rares informations qui nous parviennent révèlent qu’ils sont battus, traités de manière inhumaine. L’occupation est la même partout, ce n’est pas Gaza seulement qui est visée, c’est le peuple palestinien, dans son intégralité ».

Sana’ Daqqa, épouse de Walid Daqqa, qui est incarcéré à la prison de Ramleh et dont l’état de santé est très précaire, considère pour sa part que le « traitement réservé aux prisonnières et prisonniers palestiniens fait partie de la guerre d’extermination lancée contre le peuple palestinien à Gaza ». Elle attire l’attention sur le sort des prisonniers en mauvaise santé. « Il y a actuellement, dit-elle, une politique de sanctions collectives à l’encontre des prisonniers. Ce qu’on désigne par l’hôpital de la prison d’Al-Ramleh, où se trouvent Abou Walid (Ndlr : surnom de son mari) et les autres prisonniers malades, a rompu tout contact avec les familles. Nous ne savons absolument rien d’eux, nous ne recevons plus de nouvelle par les avocats, les visites ont été annulées, tant pour les avocats que pour les familles, pas de contact téléphonique autorisé non plus, et l’administration pénitentiaire ne répond plus à nos appels. Nous attendons impatiemment la fin de ces jours sombres, et la libération de tous nos prisonniers ».

Cet espoir exprimé par Sana’ a été formé par des milliers de familles de prisonnières et de prisonniers en Palestine occupée, certains préparent déjà mentalement le repas des retrouvailles, d’autres ont confectionné le vêtement que la prisonnière ou le prisonnier vont porter le jour de leur sortie, et ont tenté de l’envoyer en prison, d’autres sont devenus insomniaques à force d’attente, dans l’angoisse ou l’espoir. Cet espoir a été partagé par de nombreux universitaires et activistes humanitaires s’intéressant au sort des prisonniers. Ainsi Abdul-Rahim Al-Shaikh notait sur sa page Facebook le 7 octobre : « Ce que l’on entend dire sur le nombre important d’otages israéliens indique qu’on est sans doute au-delà d’un simple échange de prisonniers selon le schéma habituel, et que l’une des revendications palestiniennes sera probablement le démantèlement des services pénitentiaires israéliens après la libération de tous ses prisonniers. Le jour est proche où nous verrons cette association criminelle mise au chômage avant que ses criminels ne soient traînés devant les tribunaux. La Gaza de l’impossible a pénétré subrepticement dans la cage de la domestication. Il n’y aura pas de retour en arrière ».

Une nouvelle réalité s’impose dans les prisons après le 7 octobre.

Ce qui se passe aujourd’hui à l’intérieur des prisons ne s’était pas produit depuis la défaite de 1967, date à laquelle les prisons politiques israéliennes ont été officiellement mises en place. C’est un tournant, qui était déjà annoncé avant le 7 octobre, à la suite de l’évasion de la prison de Jalbou’ de six prisonniers le 6 septembre 2021. Depuis cette date, un changement structurel a été opéré par l’administration pénitentiaire dans la conception architecturale des prisons comme en matière de gestion et de mentalité. Une escalade dans la violence des traitements a été notée, qui ramène la vie carcérale à une situation qu’elle avait connue dans les années soixante et soixante-dix. « Les personnes incarcérées aujourd’hui, nous dit Amani Sarahneh, porte-parole du Club des prisonniers palestiniens, « sont exposées à de terribles violences physiques, similaires aux tortures destinées à arracher des aveux ; les témoignages effroyables qui nous parviennent dépassent même tout ce que nous avons connu dans les années soixante-dix et quatre-vingt ».

Les lettres des rares avocats qui ont réussi à effectuer quelques visites nous montrent cependant un moral élevé chez les prisonniers, une endurance semblable à celle des premiers fedayin révolutionnaires. Et bien que les prisons aient renvoyé les Palestiniens à des conditions qui rappellent les pires moments de leur histoire, les prisonniers, de leur côté, ont retrouvé un discours fort que l’on n’entendait plus.

Cette guerre est la deuxième de grande ampleur que les prisons auront connue dans leur histoire. La première, celle de 1973, était toutefois totalement différente par son contexte. « Lors de la guerre de 1973, l’inquiétude prévalait au sein des forces d’occupation et des services pénitenciers quant à la possibilité pour les Égyptiens de parvenir à tout moment jusqu’à Tel Aviv. Les relations au sein des prisons étaient certes tendues mais les prisonniers avaient bénéficié alors d’une certaine bienveillance. Aujourd’hui, c’est l’inverse, ce sont des pratiques criminelles auxquelles sont assujettis les prisonniers, tout particulièrement dans la prison du Néguev, où la plupart des prisonniers sont issus du Hamas, et où ils subissent les pires sévices corporels, sont aspergés de gaz lacrymogènes, de jets d’eau, roués de coups jusqu’à fracturer leurs os, et où ils endurent les humiliations les plus dégradantes ».

Les prisonniers sont traversés par des sentiments mêlés : d’une part un effroi, doublé d’un sentiment d’impuissance face à ce qu’ils pressentent, pour la première fois depuis longtemps, comme des événements majeurs sur la scène palestinienne. Avec une mobilisation palestinienne entièrement tournée vers la bande de Gaza, ils redoutent qu’aucune action collective de leur part ne soit efficace, et que personne ne prête plus guère attention aux prisonniers. Cette crainte cède parfois la place à une grande joie, provoquée par la perspective d’un échange de prisonniers, et l’espoir ranime leur ardeur.

A la prison de Damon, les détenues agitent la menace d’une grève collective de la faim.

Depuis le 7 octobre une grande colère domine la prison de Damon où 50 prisonnières réagissent aux nouvelles mesures coercitives imposées conjointement par le commandement de l’armée et les services pénitentiaires. Elles ont été privées de cantine, de récréation, d’eau, d’électricité, de téléphone, de contacts avec l’avocat, de visites. Elles subissent des intrusions soudaines, des coups physiques, des jets de gaz lacrymogène dans les cellules, sans le moindre égard pour les mineures, les femmes âgées, les femmes blessées ou malades, dont quelques personnes asthmatiques. Certaines ont même été menacées de mort. Elles ont toutes décidé de se révolter contre ces traitements et ont refusé de répondre à l’appel. Elles se sont mises à taper collectivement sur les portes de leurs cellules, à crier, menaçant d’une grève collective de la faim.

La commission chargée des affaires des prisonniers a rapporté l’incursion brutale d’une escouade de plusieurs gardiens de prison lourdement armés dans les cellules des prisonnières, qu’ils ont vidées de leurs meubles, ustensiles de cuisine et denrées alimentaires. Certaines prisonnières ont été placées en isolement, dont Marah Bakir, la représentante des prisonnières de Damon. Sawsan Al-Mubayyid, la maman de Marah, nous dit que sa fille a été placée en isolement à Jalameh dès le début du « Déluge d’Al-Aqsa ». « Ma fille me disait que le directeur de la prison n’avait cessé de la menacer d’isolement en raison de ses positions. Il a profité du déclenchement de la guerre pour le faire. Elle a fait une grève de la faim de six jours pour sortir de l’isolement. Ce sont des moments très difficiles pour nous, nous n’avons plus de nouvelles de nature à nous rassurer sur son état et ne pouvons pas nous-mêmes la réconforter ».

Muna Jaabis, la sœur de Israa Jaabis a exprimé la même inquiétude. « La dernière fois que j’ai parlé avec Israa, nous dit-elle, c’était le 14 octobre. Depuis, le contact est rompu. Nous sommes très inquiets. Nous craignons pour elle et pour les autres, en l’absence de la moindre nouvelle. On ne sait plus quoi dire, on est sans voix, on ne sait plus pour qui se faire du souci dans cette détresse générale où l’on se trouve ».

La période est sans doute cruciale pour la cause palestinienne depuis le 7 octobre, et le sort des prisonniers palestiniens est directement lié à l’évolution de la situation sur le terrain. Leur vie même est menacée, ce que Abdul-Rahim Al-Shaikh désigne par la triade du martyre dans l’histoire arabe « la soif, la faim, la peur ». Tout cela se déroule dans le silence et la lâcheté des gouvernements arabes et occidentaux Le palestinien ne compte dans cet affrontement sur sa propre voix, sa propre image, son propre narratif. Car celui qui ne revendique pas son récit laisse l’ennemi s’en emparer.

Traduit de l’arabe par Nada Yafi avec une actualisation des chiffres au 20 novembre 2023

À propos de l’auteur: 

Lama Ghosheh est une journaliste palestinienne.

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