Colosimo : Dieu est américain. De la théodémocratie aux Etats-Unis ; Corm : La question religieuse au XXIe siècle
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D'urgence, séparer le religieux du politique

Le 11 août dernier, l'archevêque d’York, John Sentamu, numéro deux de l'Eglise anglicane après l'archevêque de Cantorbéry, entamait une semaine œcuménique de jeûne et de prière « pour la paix au Proche-Orient ». Il critiquait simultanément les propos de George W. Bush sur les « fascistes islamiques », les jugeant « contreproductifs » : « Je veux voir cette société devenir un endroit où règne le bon voisinage, et ce n'est pas avec ce genre de langage que ça va se passer [...] Ça ne marche pas, car au bout du compte vous vous retrouvez avec des gens qui sont peut-être totalement innocents, dénoncés comme des extrémistes et des ennemis. » Et quand bien même cela serait, ajoutait John Sentamu, « je ne pense pas que les gens qui font cela le font à cause de l'islam. La plupart le font parce qu’ils sont mis à l'écart, parce qu'on leur a donné une vision tellement distordue qu'ils peuvent croire qu'on peut bâtir un monde meilleur que celui qui existe ». Le prélat a également critiqué la position de Londres sur le Liban et a jugé que « dès que le secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan a dit qu'il fallait un cessez-le feu immédiat, le reste du monde aurait dû faire pareil ».

Que faisait le « reste du monde » à ce moment-là ? Pratiquant la politique de l’autruche, ouvertement complice, lorsque certains n’en étaient pas tout simplement les instigateurs manifestes, la majeure partie du « reste du monde » laissait l’Etat d’Israël, Etat théocratique s’il en est, s’acharner à détruire en toute impunité un pays souverain, le Liban ; pays symbole, au-delà de ses faiblesses, de la volonté de rechercher et de construire entre les ressourcements culturels sociaux et religieux modelés par l’histoire, un assemblage citoyen, évidemment sans cesse perfectible, fondé sur le désir du vouloir vivre en commun.

Il y a quelque part un paradoxe. Voilà un homme de religion qui parle de bon sens et de raison profane, alors que les clercs s’acharnent un peu partout à découvrir du « religieux » dans toutes les affaires du monde. Asservis au langage de la puissance dominante relayé par une machine médiatique aussi implacable que paresseuse, répétant à satiété les antiennes de ses clercs organiques, nous sommes désormais « des chrétiens, des juifs, des musulmans, des catholiques, des protestants, des orthodoxes, des sunnites, des chiites, des hindouistes ou des bouddhistes ».

Insidieusement, relève Georges Corm, depuis quelques décennies, la religion est venue s’infiltrer sinon dans nos préoccupations profondes, du moins dans notre univers le plus proche. » Ce « phénomène religieux » s’est « emparé des préoccupations du monde ». Une littérature doctrinaire, de Francis Fukuyama (La Fin de l’histoire et le dernier homme) à Samuel Huntington (le « choc des civilisations » entendu comme choc des religions) et leurs sous-produits en Europe, s’emploient à attiser les inquiétudes. Gestes politiques et divagations idéologiques s’échinent à planter les « identités, les racines et les mémoires » comme les « nouveaux décors du monde ».

Alors qu’aux Etats-Unis la destruction des juifs d’Europe (pour reprendre les termes de Raul Hilberg) devient un élément structurant des représentations dominantes du monde, Leo Strauss, philosophe allemand émigré dans le « nouveau monde », devient à son tour le nouveau phare de l’esprit doctrinaire nord-américain. Strauss met en exergue ce qu’il considère comme « l’opposition entre l’humanisme des Lumières et la logique de la révélation religieuse », et oppose le « modèle logique platonicien [...] au modèle de la révélation divine, du prophétisme et de la Loi divine (Jérusalem), le premier étant incapable selon lui, de prouver sa supériorité sur le second, cependant que le sionisme politique comme solution d’inspiration nationaliste et libérale européenne au problème juif, ne peut qu’être entraîné par un retour à la tradition religieuse juive ». C’est sur ce socle que va se développer jusqu’à la caricature « le néoconservatisme idéologique qui légitime l’expansion de la puissance impériale américaine ».

« L’insoutenable lourdeur des bavardages sur la religion [...], les discours académiques ou journalistiques qui déversent les clichés les plus éculés sans s’embarrasser de la moindre nuance » produisent alors « une omniprésence perverse du religieux et de la religion » qui serait à son tour le masque de la mainmise du politique au sens le plus opportuniste et le plus mesquin du terme. Cette nouvelle forme d’idéologie serait alors bien plus pernicieuse que les idéologies déclarées mortes avec la fin du système des blocs et de l’URSS, car elle ne fonctionnerait « qu’à la terreur intellectuelle que produit l’invocation du sacré ».

L’auteur se fixe pour objet de procéder tout au long de l’ouvrage à la clarification des langages qui tournent autour des idées de culture, de civilisation et d’identité, dans leur relation aux conceptions et perceptions de la religion de l’histoire, de la philosophie et de l’organisation de la cité. L’étude successive de la genèse du malaise identitaire, de l’avènement de la nation et des mutations des systèmes de formation de l’identité, l’archéologie des violences modernes par l’étude des guerres de religion en Europe, l’analyse de la modernité comme crise de la culture et de l’autorité, et celle de la double crise religieuse dans les sociétés monothéistes contemporaines en seront les principaux jalons. Un élément majeur de l’archéologie des violences modernes est à rechercher notamment dans l’Inquisition et le long siècle des guerres de religions en Europe. Corm s’oppose ainsi aux idéologues et à certains historiens qui veulent réviser l’histoire en recherchant dans la Révolution française et la « Terreur » les origines des grandes dérives du XXe siècle. Son ouvrage se conclut par un appel à l’instauration d’un « pacte laïque international ». Il faut, dit-il, « résister à l’instrumentalisation de la religion et à la fabrication de nationalismes civilisationnels », dans lesquelles se rejoignent comme en un effet de miroir, autant l’italien Silvio Berlusconi que le malais Mahathir Mohammed. Mais il faudrait également réhabiliter l’Etat comme source de citoyenneté.

Cette entreprise complexe aux multiples facettes qui devra conduire à une « décrispation des relations internationales ne sera pas chose facile et rapide » malgré de nombreux pans des opinions publiques qui résistent de par le monde. Car le néoconservatisme triomphant « est une idéologie qui se répand depuis plusieurs décennies et que les médias et intellectuels à succès alimentent en permanence ».

Cette mainmise du politique sur le religieux instrumenté à des fins profanes trouve aujourd’hui sa forme la plus achevée dans l’Empire américain. Pour comprendre réellement la problématique complexe de la « question religieuse » ou plutôt de la question politique du religieux en ce début de siècle, on ne saurait en effet faire l’économie du constat qui suit : c’est en raison de la relation organique qu’entretient la religion avec le politique dans le fonctionnement de l’hyperpuissance impériale que le « religieux » est devenu un élément charnière de la politique internationale. Dieu est d’abord américain. C’est la jonction du « divin » et de « l’Amérique étatsunienne » qui détermine « l’influence sur le devenir du monde et de nos vies ». Qu’en est-il de la genèse de la « religion américaine, de sa légitimité et de son avenir » ? telle est la question à laquelle veut répondre Jean-François Colosimo. Opposer une Amérique « démocratique » à une Amérique « religieuse » ne sert à rien, dit-il. « C’est au contraire toute la singularité des Etats-Unis d’avoir constitué la démocratie en politique religieuse et en religion politique [...], autrement dit, avoir forgé dès les Pères fondateurs un mythe de la modernité où raison et révélation ne s’excluent pas, où la conjonction des Lumières et de la Bible opère une laïcisation de l’Eglise et une théologisation de l’Etat…instaurant ainsi le pouvoir politique en monothéisme abstrait. » Leo Strauss et ses disciples néoconservateurs ne seraient-il alors qu’un accident dans le parcours politico-religieux de l’Histoire des Etats-Unis ?

Dans ce qui est surtout une réflexion introspective sur les Etats-Unis et sa propre relation à l’Amérique, le théologien qu’est Jean-François Colosimo pose plus de questions qu’il n’apporte de réponses. Le chapitre sur l’islam américain reste incertain, et le discrédit jeté sur les analyses des ressemblances sémantiques entre le discours de George W. Bush et celui d’Oussama ben Laden laisse perplexe, puisqu’il s’agit moins de ressemblances sémantiques que de parentés de démarche et de « méthode ». Il demeure que les interrogations qu’il soulève appellent à une véritable réflexion. Et parmi ces questionnements, celui-ci : « à rebours de leur domination actuelle à l’échelle planétaire, leur conflit de filiation avec les christianismes traditionnels, leur rivalité mimétique avec Israël, leur opposition fratricide avec l’islamisme, ne laissent-ils pas deviner des lendemains plus crépusculaires qu’il n’y paraît ? » En d’autres termes, la fuite en avant des néoconservateurs et de leurs amis rassemblés autour du pouvoir à Washington ne serait-elle que le prélude de la chute impériale ? Ne serait-ce que parce qu’elle pose la question, cette réflexion montre à quel point la séparation du religieux et du politique devient désormais une affaire urgente de dimension planétaire.

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